Semaine 22
L’Europe a longtemps revendiqué une forme d’avance réglementaire sur les crypto-actifs. Avec MiCA, elle a voulu construire un cadre plus lisible, plus protecteur et plus institutionnel que celui des autres grandes zones économiques. Sur le papier, l’intention était défendable. Dans les faits, le marché des stablecoins révèle une faiblesse stratégique majeure : l’Europe encadre un marché qu’elle ne domine pas, alors même que ses propres utilisateurs y participent déjà massivement.
Le paradoxe est désormais difficile à ignorer. L’Europe représenterait 38 % des transactions mondiales de stablecoins, mais seulement 0,3 % de leur émission. Les Européens utilisent donc déjà cette nouvelle infrastructure monétaire numérique, mais quasi exclusivement à travers des stablecoins libellés en dollars. Les chiffres sont sans appel : environ 750 millions d’euros de capitalisation pour les stablecoins en euros, contre plus de 320 milliards de dollars pour les stablecoins en dollars. Le rapport de force est d’environ 1 à 400. Ce n’est plus un simple retard de marché, c’est une marginalisation monétaire en cours.
Quand l’Europe a laissé le dollar occuper l’espace
Le sujet est trop souvent présenté comme une opposition entre innovation privée et stabilité financière. Cette lecture est insuffisante. Les stablecoins ne sont plus seulement des instruments utilisés par quelques plateformes crypto. Ils deviennent progressivement des outils de paiement, de règlement, de conservation temporaire de liquidité et d’accès aux marchés numériques. Dans ce nouvel environnement financier, la monnaie de référence compte autant que la technologie elle-même.
Or, faute d’une offre crédible en euros, les utilisateurs européens se tournent naturellement vers les stablecoins en dollars. Ils ne le font pas forcément par préférence idéologique pour le dollar, mais parce que la liquidité est là, les usages sont là, les plateformes sont là et les paires de marché sont là. Lorsqu’une infrastructure monétaire devient liquide, intégrée et largement utilisée, elle devient très difficile à concurrencer. L’effet réseau transforme progressivement une avance de marché en domination structurelle.
L’Europe ne manque donc pas de demande. Elle manque d’émetteurs puissants, de profondeur de marché, d’intégration opérationnelle et surtout d’une vision stratégique. Le marché n’attend pas qu’une solution européenne soit parfaitement calibrée. Il utilise déjà ce qui fonctionne. En pratique, l’absence d’un stablecoin euro compétitif ne bloque pas l’usage des stablecoins ; elle déplace simplement cet usage vers le dollar.
La BCE veut protéger la stabilité financière, elle ne va qu’affaiblir l’euro
La position de Christine Lagarde repose sur une inquiétude sérieuse. Si une part significative des dépôts bancaires migre vers des stablecoins, cela peut fragiliser les banques de détail, réduire une ressource centrale de financement du crédit, peser sur les ratios de liquidité et compliquer la transmission de la politique monétaire. Aucun régulateur responsable ne peut ignorer ces risques. Le problème n’est donc pas que la BCE soit prudente mais cette prudence peut produire l’effet inverse de celui recherché.
Le raisonnement implicite consiste à penser qu’en limitant le développement des stablecoins en euros, les utilisateurs resteront dans l’euro bancaire traditionnel. Or le marché montre déjà l’inverse. Les utilisateurs ne renoncent pas aux stablecoins ; ils adoptent les stablecoins disponibles, c’est-à-dire principalement les stablecoins en dollars. En voulant éviter une désintermédiation bancaire interne, l’Europe prend le risque d’encourager une désintermédiation monétaire externe.
La BCE est consciente de la contradiction puisqu'elle identifie elle-même le risque de “dollarisation numérique”, mais sa réponse reste essentiellement défensive. L’euro numérique public, attendu à horizon 2029, ne répond pas à l’urgence concurrentielle actuelle. Dans l’économie des infrastructures numériques, 2029 est une échéance lointaine. Le dollar, lui, n’attend pas. Il progresse par l’usage, la liquidité, les intégrations techniques et les habitudes de marché.
Cette ligne restrictive ne fait d’ailleurs pas consensus au sein même de l’écosystème institutionnel européen. Le patron de la Bundesbank soutient les stablecoins euros, le sous-gouverneur de la Banque de France appelle à une mobilisation générale et le ministre de l’Économie juge la situation non satisfaisante. Le débat oppose désormais deux visions : préserver l’architecture bancaire existante ou accepter de construire une infrastructure monétaire européenne adaptée aux usages numériques.
Quand les banques européennes font sécession
Mais le signal le plus intéressant vient peut-être des banques elles-mêmes. Le regroupement de 37 banques européennes dans 15 pays pour lancer un stablecoin euro d’ici fin 2026 montre que le secteur bancaire ne considère plus nécessairement ces instruments comme une menace existentielle. BNP Paribas, ABN AMRO, Intesa Sanpaolo, Nordea ou encore Crédit Mutuel ne se positionnent pas sur ce sujet par effet de mode. Elles comprennent que les paiements, les règlements et la liquidité numérique sont en train de se réorganiser autour de nouvelles infrastructures.
Cette accélération est significative. Elles étaient 9 en septembre 2025 ; elles sont désormais 37. Le changement d’échelle montre que le sujet est en train de sortir du registre expérimental pour devenir stratégique. Les banques peuvent évidemment craindre une fuite des dépôts, mais elles peuvent aussi y voir une opportunité de rester dans la chaîne de valeur des paiements numériques. À force de défendre exclusivement l’ancien modèle, elles risqueraient de perdre le nouveau.
Pendant ce temps, les stablecoins en dollars consolident leur puissance. Tether détient déjà environ 141 milliards de dollars en bons du Trésor américain, ce qui en fait un détenteur majeur de dette américaine, devant certains États. Cela illustre la nature profonde du sujet : un stablecoin n’est pas seulement un jeton numérique adossé à une devise. C’est aussi un instrument de captation de liquidité mondiale, un canal de financement souverain et un outil d’influence monétaire.
L’Europe répond encore trop souvent à cette dynamique par le droit, les limites et les échéances longues. Or le dollar avance par l’usage. C’est précisément ce décalage qui est préoccupant. Une réglementation peut protéger un marché domestique lorsqu’elle accompagne une offre compétitive. Mais lorsqu’elle freine l’émergence de cette offre, elle peut devenir un accélérateur de dépendance extérieure.
La question des stablecoins ne peut plus être traitée comme un simple sujet crypto. Elle touche à la souveraineté monétaire, au financement bancaire, aux paiements, à la liquidité internationale et à la place future de l’euro dans les infrastructures numériques. L’Europe a raison de se préoccuper de stabilité financière, mais elle commettrait une erreur stratégique en pensant que la prudence suffit à protéger sa monnaie.
Le risque n’est pas que les Européens n’utilisent pas les stablecoins. Ils les utilisent déjà, mais libellés en dollars, faute d’alternative euro suffisamment liquide, crédible et accessible. Dans cette configuration, l’Europe ne protège pas l’euro ; elle organise progressivement sa périphérisation numérique.
La guerre des stablecoins n’est peut-être pas définitivement perdue pour l’euro, mais elle est déjà très mal engagée. L'ironie voudra-t-elle que le stablecoin euro soit finalement sauvé par des détracteurs originels les plus acharnés, à savoir les réseaux bancaires ?
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