Semaine 1
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Lancée il y a un an, l’ADI Foundation met au point un stablecoin adossé au dirham, pensé pour devenir un modèle réplicable à l’international. Entre souveraineté numérique, régulation et paiements transfrontaliers, son infrastructure blockchain sur Ethereum pourrait transformer la manière dont les États émettent et contrôlent leur monnaie. À Abu Dhabi, nous avons rencontré Huy Nguyen Trieu, membre du board, pour décrypter ce projet et ses ambitions stratégiques.
Les stablecoins sont aujourd'hui au cœur de toutes les tensions : bras de fer réglementaire aux États-Unis, accélération en Asie, scepticisme persistant de la Banque centrale européenne. Dans ce contexte explosif, pourquoi Abu Dhabi estime-t-il que maintenant est le bon moment pour lancer un stablecoin souverain ?
Justement parce que le contexte est tendu. Les stablecoins ne sont plus un sujet marginal ou purement crypto, ils sont devenus un enjeu systémique. On voit bien que la monnaie, dans un monde de plus en plus numérique, ne peut plus fonctionner exactement comme avant.
Aujourd'hui, deux dynamiques coexistent : d'un côté, des stablecoins privés qui ont grandi très vite (USDT et USDC notamment), parfois plus vite que les cadres réglementaires ; de l'autre, des États et des banques centrales qui réfléchissent à des monnaies numériques de banques centrales (MNBC), mais qui avancent lentement, car les implications sont énormes.
Notre conviction est qu'il existe un espace intermédiaire : celui de stablecoins correctement encadrés, adossés à une gouvernance claire, pensés dès le départ pour s'intégrer dans le système financier global. Si l'on attend trop longtemps, ce sont d'autres modèles - parfois moins transparents, parfois moins alignés avec l'intérêt public - qui s'imposeront par défaut.
Vous parlez d'"infrastructure publique numérique" pour les marchés émergents. Dit plus frontalement : est-ce que l'ADI Foundation ambitionne de devenir une sorte de "fournisseur d'État numérique" pour des pays qui n'ont pas les moyens - ou la capacité politique - de le construire seuls ?
Notre rôle n'est pas de nous substituer aux États, ni de décider à leur place. Il est plutôt de leur donner les outils numériques qu'ils n'ont pas toujours les moyens, le temps ou l'expertise de développer seuls.
Aujourd'hui, beaucoup de pays sont confrontés à un choix binaire : soit dépendre d'infrastructures étrangères - souvent américaines ou chinoises - soit renoncer à certaines ambitions numériques. Ce n'est pas un vrai choix.
L'ADI Foundation fournit une infrastructure blockchain de base, publique, auditable, modulaire, que chaque gouvernement peut adapter à ses propres priorités, à sa réglementation et à sa culture. La gouvernance finale, les règles d'usage et les décisions politiques restent toujours entre les mains du pays concerné.
Certains y verront malgré tout une forme de soft power technologique d'Abu Dhabi. Qu'est-ce qui distingue votre approche d'une nouvelle dépendance, cette fois non plus envers la Silicon Valley ou la Chine, mais envers le Golfe ?
La différence fondamentale, c'est la souveraineté. Notre modèle est précisément conçu pour éviter toute dépendance structurelle. Les données sont hébergées localement. La gouvernance est définie avec les autorités locales. Et surtout, l'infrastructure blockchain est publique, ouverte et interopérable.
Si un pays décide un jour de ne plus utiliser notre infrastructure, il en a la capacité. C'est exactement l'inverse des modèles propriétaires que l'on connaît aujourd'hui, où sortir du système devient quasiment impossible.
Votre feuille de route couvre l'identité numérique, la santé, les données publiques… Pourtant, vous commencez par la monnaie. N'est-ce pas le sujet le plus sensible politiquement - et celui qui concentre aujourd'hui le plus de risques ?
C'est effectivement l'un des sujets les plus sensibles, mais c'est aussi l'un des plus structurants. Sans moyen de paiement numérique fiable, l'économie numérique ne peut pas se développer.
La monnaie est une couche fondamentale de l'infrastructure numérique. Elle conditionne l'adoption, les usages, la capacité à créer des services, des entreprises, et même à distribuer des aides publiques.
Commencer par le stablecoin, ce n'est pas prendre un raccourci risqué, c'est poser la brique essentielle. Et nous le faisons avec une extrême prudence, en collaboration étroite avec les régulateurs.
Soyons clairs : les stablecoins privés sont accusés de menacer la souveraineté monétaire, tandis que les MNBC peinent à convaincre. Où se situe exactement votre stablecoin dirham dans ce paysage, et surtout, qu'apporte-t-il que les autres modèles n'ont pas su apporter ?
Notre stablecoin n'a pas vocation à remplacer la monnaie nationale, ni à court-circuiter les banques centrales. Il est conçu comme une extension numérique, programmable et interopérable de la monnaie existante.
Contrairement à certains stablecoins privés, il repose sur une gouvernance claire, un cadre réglementaire défini et une transparence totale. Et contrairement à certaines approches de MNBC très centralisées, il s'appuie sur des standards ouverts, en l'occurrence Ethereum, favorisant l'innovation et l'adoption par l'écosystème.
L'objectif n'est pas d'imposer un modèle unique, mais d'en proposer un qui soit réplicable, adaptable et responsable.
Vous insistez beaucoup sur la souveraineté des données. Mais dans les faits, très peu de pays ont aujourd'hui la capacité technique de garantir un contrôle total de leurs données numériques. Est-ce que votre promesse de souveraineté est réellement opérationnelle… ou surtout théorique ?
Elle est totalement opérationnelle, et c'est précisément là que se situe notre valeur ajoutée. Nous proposons un modèle où les données sont stockées localement, dans des infrastructures contrôlées par le pays, avec un contrôle exclusif des clés. Même l'ADI Foundation n'a pas accès à ces données.
La souveraineté ne doit pas être un slogan. Elle doit être conçue dès l'architecture technique, pas ajoutée après coup.
Beaucoup de pays, sans le mentionner, craignent le Cloud Act américain. Est-ce que votre projet est aussi - voire avant tout - une réponse géopolitique à l'extraterritorialité du droit américain ?
C'est une réalité que de nombreux gouvernements prennent aujourd'hui très au sérieux. Les lois extraterritoriales existent, et elles ont des conséquences concrètes.
Notre projet n'est pas dirigé "contre" un pays en particulier, mais il offre une alternative. Une alternative crédible, techniquement robuste, qui permet aux États de reprendre le contrôle de leurs données et de leur infrastructure critique.
Vous avez choisi zkSync et l'écosystème Ethereum pour développer votre projet. Qu'est-ce qui a motivé cette décision ?
Nous avons fait un choix pragmatique. L'écosystème Ethereum est aujourd'hui celui qui rassemble le plus grand nombre de développeurs, d'outils et d'innovations. Ignorer cela aurait été une erreur stratégique.
La technologie "Zero Knowledge", via zkSync, nous permet en plus de répondre aux exigences de confidentialité et de protection des données. La souveraineté signifie la capacité à choisir, à adapter et à contrôler. Et sur ce point, cette combinaison offre selon nous le meilleur équilibre.
Vous lancez un token listé sur de grandes plateformes, tout en affirmant que votre modèle est avant tout "gouvernement à gouvernement". À quoi va servir ce token ?
Le token est un token de gas, utilisé pour faire fonctionner l'infrastructure. Il permet à l'écosystème de fonctionner de manière ouverte et transparente. Notre modèle économique principal reste institutionnel, centré sur les gouvernements et les infrastructures publiques. Mais pour qu'une blockchain vive, elle doit aussi être ouverte aux développeurs, aux entreprises et à l'innovation privée.
C'est cet équilibre entre cadre public et dynamisme de marché qui, selon nous, permettra une adoption réelle et durable.
Vous annoncez avoir déjà signé une vingtaine de partenariats ou d'accords. Concrètement, quels pays sont aujourd'hui prêts à utiliser votre technologie et à émettre leur propre stablecoin national ?
Il faut bien distinguer deux niveaux : le stablecoin lui-même et l'infrastructure plus large.
Concernant les stablecoins, notre priorité est le stablecoin adossé au dirham (AED). Nous voulons en faire une référence mondiale. Il sera le premier stablecoin natif de la chaîne, et surtout un cas d'école en matière de technologie, de gouvernance et de conformité réglementaire.
Dans un premier temps, ce stablecoin est destiné aux entreprises basées aux Émirats arabes unis, afin de faciliter des paiements plus rapides, moins coûteux et plus efficaces, notamment dans un contexte international. Une fois ce modèle éprouvé, d'autres pays pourront utiliser exactement la même infrastructure pour lancer leurs propres stablecoins nationaux. C'est cette logique de réplication qui est au cœur de notre approche.
Mais il est important de rappeler qu'ADI Foundation ne se limite pas aux stablecoins. Ils ne sont qu'une brique parmi d'autres. Nous travaillons déjà avec des acteurs majeurs comme Mastercard, Franklin Templeton, ainsi qu'avec des partenaires clés dans les paiements en Afrique, notamment M-Pesa, qui est l'un des leaders incontestés du secteur. Ces partenariats montrent que notre ambition dépasse largement la simple émission de monnaies numériques.
Justement, vous insistez sur le fait que vous ne faites pas "que du stablecoin". Concrètement, sur quels usages intervenez-vous aujourd'hui ?
Dans l'univers crypto, deux grands axes se dégagent aujourd'hui : le trading et les paiements.
Sur le volet trading, nous travaillons avec FinStreet, une entité qui appartient au même groupe que la ADI Foundation (International Holding Company), pour tokeniser des actifs du monde réel : immobilier, titres financiers, instruments traditionnels. Nous sommes convaincus que le modèle actuel des marchés financiers - avec des horaires limités, du lundi au vendredi - est dépassé. Les marchés de demain seront accessibles 24/7, fonctionneront via des smart contracts, et intégreront nativement l'auditabilité et la transparence.
Sur le volet paiements, nous collaborons avec des acteurs comme Sponsored Card et d'autres partenaires à venir, afin de moderniser les paiements transfrontaliers. Il n'est tout simplement plus acceptable, en 2025, que des transferts internationaux prennent encore trois ou quatre jours.
Les réserves sont un sujet ultra-sensible depuis les scandales passés dans l'univers des stablecoins. Comment sera adossé concrètement le stablecoin dirham ?
Nous avons prévu une réserve initiale d'un milliard de dirhams. Cette réserve est constituée exclusivement de cash, avec un ratio strict de 1:1. Chaque dirham numérique correspond à un dirham réel, sans dette, sans effet de levier, sans produits structurés.
C'est, selon nous, la seule approche crédible lorsqu'on parle de souveraineté monétaire. Évidemment, cela a un coût : ces fonds ne génèrent aucun rendement. Mais c'est un choix assumé, car la priorité est la confiance.
Vous ne portez pas ce projet seuls. Qui sont les acteurs impliqués ?
C'est un projet conjoint entre ADI Foundation, International Holding Company (IHC) et FAB Bank, l'une des principales banques locales, qui concentre une part significative des comptes bancaires du pays.
Nous avons créé ensemble une structure dédiée au stablecoin. FAB Bank joue un rôle central dans la distribution, notamment via les applications, mais aussi en lien avec les plateformes d'échange.
Ce stablecoin est donc pensé à la fois pour les marchés crypto et pour des usages concrets dans l'économie réelle ?
Exactement. Il sera disponible sur les plateformes d'échange, mais aussi intégré dans des solutions de paiement par carte, des paiements transfrontaliers, et d'autres cas d'usage concrets.
L'objectif est qu'il ne reste pas cantonné à un usage spéculatif, mais qu'il devienne un véritable outil de paiement et de règlement.
Vous travaillez principalement avec des pays d'Asie et d'Afrique. L'Europe semble largement absente. Est-ce un choix stratégique ou un manque d'intérêt de votre part pour le marché européen ?
C'est avant tout une question de priorité. Si l'on regarde les grands blocs monétaires - les États-Unis, la Chine, l'Europe - entre ces blocs, il existe un espace intermédiaire. C'est là que se situent Abu Dhabi et l'ADI Foundation.
Nous nous positionnons comme un acteur neutre, un lieu de coopération. L'objectif est de rester en dehors des tensions politiques et géopolitiques, et de nous concentrer sur les pays qui ont le plus besoin d'infrastructures publiques numériques.
Vous mettez votre technologie gratuitement à disposition des gouvernements. Cela signifie-t-il que vous excluez toute collaboration avec des acteurs privés comme Amazon, Google ou Meta ?
Pas du tout. ADI Foundation s'inscrit dans un écosystème très large. Nos interlocuteurs principaux sont effectivement les gouvernements - ministères, administrations, banques centrales - car ce sont eux qui opèrent au niveau des systèmes nationaux.
Mais autour de ces décideurs publics, il existe tout un écosystème privé indispensable : entreprises technologiques, intégrateurs, cabinets de conseil, PME, développeurs, et à terme les particuliers.
L'infrastructure est publique, mais les usages sont multiples. ADI Foundation se situe au cœur de cette chaîne de valeur, entre secteur public et innovation privée.
En Europe, les initiatives se multiplient : euro numérique de la BCE, stablecoins en euros portés par des banques privées. Souhaitez-vous jouer un rôle dans cette dynamique ?
ADI Foundation est une organisation assez unique. Elle n'a qu'un an d'existence, ce qui la rapproche d'une startup, mais elle a été financée à hauteur de plus de 100 millions de dollars, ce qui nous donne des moyens et un accès à un écosystème très large. Cela dit, nos ressources ne sont pas infinies. Nous devons faire des choix.
Aujourd'hui, notre priorité est de faire du stablecoin adossé au dirham une référence, à la fois sur le plan technologique, réglementaire et opérationnel. L'objectif est qu'il serve de modèle pour d'autres pays, notamment émergents, en y intégrant progressivement des briques comme l'identité numérique. D'autres projets, y compris en Europe, pourront venir plus tard.
Comment analysez-vous précisément ce qui se construit aujourd'hui en Europe ?
Nous voyons deux grandes tendances.
Premièrement, à terme, chaque banque ou institution financière voudra émettre son propre stablecoin. Or, le coût et la complexité de ces projets sont considérables. Aujourd'hui, soit ces institutions se tournent vers des acteurs américains, soit vers quelques acteurs européens capables de les accompagner. Toute la technologie que nous avons développée aux Émirats pourrait être mise à disposition de certaines institutions européennes, notamment sur les sujets d'interopérabilité.
Deuxièmement, l'Europe numérique est en train de se construire comme un bloc monolithique, avec beaucoup de talents. Mais elle aura nécessairement besoin de passerelles, d'interopérabilité et de connexions avec d'autres systèmes. C'est là que nous pouvons jouer un rôle, en tant que facilitateur technologique, avec une infrastructure pensée pour un usage gouvernemental et adaptable aux spécificités nationales.
Vos équipes viennent de partout dans le monde. Comment expliquez-vous cette diversité ?
Il y a deux raisons principales.
D'abord, Abu Dhabi et les Émirats attirent de plus en plus de talents, pour des raisons géopolitiques, économiques et professionnelles. La dynamique a fortement changé depuis le Covid en 2020.
Ensuite, il y a la mission même d'ADI Foundation et la volonté de construire un écosystème blockchain solide à Abu Dhabi. Il ne s'agit pas seulement de notre organisation, mais de tout un environnement favorable aux actifs numériques.
Former, attirer et développer les talents - y compris locaux - est un pilier central de cette stratégie.
Selon vous, quel est aujourd'hui le principal avantage d'Abu Dhabi dans l'écosystème crypto mondial ?
Je navigue principalement entre trois écosystèmes : Londres, Abu Dhabi et Singapour.
Ici, deux domaines se distinguent particulièrement : la gestion de patrimoine, grâce à l'abondance de capital, et les actifs numériques.
En Europe, il existe une hésitation permanente autour des crypto-actifs, qui freine beaucoup d'initiatives. En Asie, les approches varient fortement selon les pays.
Aux Émirats, Abu Dhabi et Dubaï ont très tôt adopté une approche ouverte, mais institutionnelle : stablecoins réglementés, actifs tokenisés, finance numérique.
Il existe ici un équilibre rare entre banques traditionnelles, entreprises crypto et régulateurs. Et surtout, un cadre réglementaire qui évolue rapidement et offre une vraie clarté - ce qui est essentiel dès lors que l'on parle d'actifs financiers.
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