Semaine 41


Les stablecoins ont longtemps été considérés comme une infrastructure propre à l’univers crypto. Cette lecture devient de moins en moins pertinente.

Avec Qivalis, ce sont désormais 37 établissements financiers issus de 15 pays européens qui travaillent ensemble au lancement d’un stablecoin réglementé adossé à l’euro. Parmi eux figurent notamment BNP Paribas, BPCE, Crédit Mutuel, ING, UniCredit, BBVA, Intesa Sanpaolo ou encore ABN AMRO.

Le projet est encore en phase de construction. Qivalis poursuit notamment son processus d’autorisation comme établissement de monnaie électronique auprès de De Nederlandsche Bank, la banque centrale néerlandaise. Mais son ambition dépasse très largement la création d’un nouvel instrument de paiement.

Derrière Qivalis se joue une question beaucoup plus stratégique : quelle monnaie sera utilisée demain lorsque les actifs financiers, les paiements et les garanties circuleront directement sur les blockchains ?


L’Europe commence à institutionnaliser les stablecoins

Un projet qui change de dimension

Qivalis est parti d’un consortium d’une dizaine de grandes banques européennes. En mai 2026, 25 nouveaux établissements ont rejoint l’initiative, portant le consortium à 37 institutions financières réparties dans 15 pays. Le changement d’échelle est important. Il ne s’agit plus d’une expérimentation blockchain menée dans un laboratoire d’innovation bancaire. Les établissements concernés couvrent désormais une part significative du système bancaire européen.

Le stablecoin envisagé serait libellé en euros, adossé à l’euro selon une parité de 1 pour 1 et conçu dans le cadre réglementaire européen MiCA. Qivalis cherche parallèlement à obtenir son statut d’établissement de monnaie électronique auprès de la DNB. Cette dimension bancaire distingue clairement le projet des premiers stablecoins apparus dans l’écosystème crypto.


Un marché aujourd’hui presque entièrement dollarisé

L’enjeu monétaire est considérable. Les stablecoins représentent désormais plusieurs centaines de milliards de dollars d’encours, mais la quasi-totalité du marché reste libellée en dollars. La BCE estimait encore en 2026 que les stablecoins en euros ne représentaient qu’environ 500 millions d’euros, contre près de 300 milliards de dollars pour l’ensemble du marché mondial.

Cette situation crée un paradoxe. L’Europe dispose de l’une des principales monnaies internationales, mais cette monnaie reste marginale dans une infrastructure financière numérique en pleine expansion. Et le risque dépasse le seul marché des cryptoactifs.

La BCE elle-même souligne qu’une domination durable des stablecoins en dollars pourrait renforcer progressivement le rôle international de la monnaie américaine dans les nouveaux circuits financiers tokenisés. Qivalis cherche précisément à éviter que les futurs rails financiers numériques soient construits presque exclusivement autour du dollar.


Le véritable enjeu pourrait être le trade finance

Mettre également le « cash » on-chain

L’un des aspects les plus intéressants du projet concerne le trade finance, c’est-à-dire l’ensemble des mécanismes permettant de financer et de sécuriser le commerce international. Une transaction internationale nécessite aujourd’hui plusieurs couches : marchandises, financement, garanties, collatéral, banques correspondantes et paiements. La tokenisation permet progressivement de déplacer certains actifs ou documents sur blockchain.

Mais il subsiste un problème essentiel : si l’actif est tokenisé mais que son règlement reste effectué par les circuits bancaires traditionnels, une partie importante du gain d’efficacité disparaît. Il faut donc également disposer d’une jambe cash on-chain. C’est précisément le rôle que pourraient jouer les stablecoins.

Jan-Oliver Sell, CEO de Qivalis, estime que leur utilisation pourrait profondément transformer les chaînes de financement du commerce international, certaines opérations étant progressivement réalisées intégralement en stablecoins sans retour systématique vers les monnaies traditionnelles entre chaque transaction.


Du collatéral immobilisé pendant plusieurs jours hier, quelques minutes demain

L'enjeu devient particulièrement évident lorsqu'on observe le fonctionnement du collatéral. Dans la finance traditionnelle, transférer une garantie entre plusieurs intermédiaires, juridictions ou infrastructures peut prendre plusieurs jours. Sur une infrastructure blockchain fonctionnant en continu, un même collatéral pourrait être transféré, libéré puis réutilisé beaucoup plus rapidement.

Jan-Oliver Sell évoque ainsi une rotation potentielle du collatéral en quelques minutes plutôt qu’en plusieurs jours. Cette différence peut sembler technique. Elle est pourtant fondamentale. Un capital immobilisé pendant trois jours ne peut pas financer une autre opération pendant cette période. S'il peut être libéré quelques minutes après le règlement, sa vitesse de rotation augmente considérablement.

Le gain attendu n'est donc pas seulement une réduction du coût du paiement. Il concerne directement l'efficacité du capital. C’est probablement là que réside une partie du véritable potentiel économique des stablecoins.


Qivalis s’inscrit dans une transformation beaucoup plus large de la finance

La tokenisation a besoin d’une monnaie de règlement

Actions tokenisées, obligations tokenisées, fonds monétaires on-chain, immobilier fractionné, matières premières ou fonds d’investissement : les expérimentations se multiplient. Mais tokeniser les actifs ne suffit pas. Pour qu'un véritable marché financier fonctionne on-chain, il faut pouvoir échanger simultanément : un actif numérique contre une monnaie numérique. Sans cela, les acteurs restent dépendants d'infrastructures bancaires extérieures à la blockchain pour régler leurs transactions.

Les stablecoins constituent aujourd’hui l’une des solutions les plus immédiatement disponibles à ce problème : règlement presque instantané, fonctionnement 24 heures sur 24, programmabilité et possibilité d’intégration directe dans des smart contracts. La BCE elle-même reconnaît ces propriétés, tout en soulignant les risques potentiels liés à leur développement. Dans cette perspective, Qivalis ne cherche pas simplement à concurrencer USDT ou USDC. Le consortium tente de construire une monnaie de règlement en euros adaptée à une infrastructure financière tokenisée.


Une bataille monétaire autant que technologique

C'est probablement le point le plus stratégique. La tokenisation pourrait progressivement créer une nouvelle couche d'infrastructure financière mondiale. La monnaie qui dominera cette infrastructure bénéficiera d'importants effets de réseau. Or le dollar dispose déjà d'une avance considérable grâce à USDT et USDC. À l'inverse, les stablecoins en euros restent marginaux.

Qivalis représente donc une tentative de réponse européenne : non pas empêcher la tokenisation, mais faire en sorte que l'euro dispose lui aussi de rails adaptés à cette nouvelle architecture. La présence de 37 établissements financiers change ici la nature du projet. Les banques européennes ne regardent plus seulement la blockchain comme une technologie extérieure à leur métier. Elles commencent à construire elles-mêmes les infrastructures permettant d’y faire circuler la monnaie et les actifs financiers.


Qivalis n'est pas simplement un nouveau stablecoin européen. Le projet illustre une évolution beaucoup plus profonde : la convergence entre banques traditionnelles, stablecoins et finance tokenisée. L'enjeu immédiat consiste à créer un instrument de règlement en euros conforme à MiCA.

Mais l'enjeu de long terme est ailleurs. Si les obligations, les fonds, les garanties et une partie du commerce international deviennent progressivement tokenisés, la question ne sera plus seulement de savoir quels actifs circulent sur blockchain. Elle sera aussi de savoir dans quelle monnaie ils sont réglés. Aujourd'hui, le dollar dispose d'une avance écrasante. Avec Qivalis, les banques européennes commencent à organiser leur réponse.

Pour les professionnels de la gestion de patrimoine, c'est probablement le signal le plus intéressant : les stablecoins quittent progressivement le seul univers du trading crypto pour devenir une brique potentielle de l'infrastructure financière institutionnelle.

Et si cette évolution se confirme, la véritable révolution des stablecoins ne sera peut-être pas de permettre de payer plus vite. Elle sera de permettre à l'ensemble du capital de circuler plus vite.