Semaine 33


Après les stablecoins, les obligations et les fonds monétaires tokenisés, un nouveau marché accélère : celui des actions tokenisées. Apple, Nvidia, Tesla ou encore des ETF indiciels peuvent désormais être représentés sous forme de tokens et échangés sur des infrastructures blockchain.

Le phénomène reste encore modeste en valeur absolue, mais sa progression est rapide. Selon les données de RWA.xyz rapportées au 13 août 2026, la valeur des actions et ETF tokenisés en circulation approchait 2,5 milliards de dollars. Dans le même temps, Robinhood, Kraken/xStocks et Ondo développent leurs offres, tandis que Nasdaq et le NYSE préparent eux-mêmes l'intégration de titres tokenisés dans leurs infrastructures.

Derrière cette évolution se joue un enjeu beaucoup plus important que la simple possibilité d'acheter une action Apple sur une blockchain : la tokenisation pourrait progressivement modifier l'infrastructure même des marchés financiers.


Les actions tokenisées sortent du laboratoire

Une action tokenisée est, dans son principe, une représentation numérique donnant une exposition économique à une action traditionnelle. Au lieu que la position soit uniquement enregistrée dans les systèmes d'un courtier et d'un dépositaire central, un token circule sur une blockchain.

Le marché a longtemps été confidentiel. Ce n'est plus vraiment le cas. xStocks, développé par Payward, maison mère de Kraken, revendiquait déjà en février 2026 plus de 25 milliards de dollars de volume transactionnel cumulé, dont plus de 3,5 milliards réalisés directement onchain, auprès de plus de 80 000 détenteurs. En août, son offre dépassait désormais 500 actifs tokenisés, comprenant actions, ETF et certaines expositions aux marchés privés.

Robinhood est allé encore plus loin en matière de profondeur de gamme. Son offre européenne compte désormais plus de 2 000 Classic Stock Tokens répliquant notamment Nvidia, Apple, Alphabet ou des ETF américains. La société a parallèlement lancé en juillet 2026 une nouvelle génération de Stock Tokens accessibles, sous réserve des réglementations locales, dans plus de 120 pays via Robinhood Wallet.

Ondo Finance développe de son côté une infrastructure permettant d'obtenir une exposition tokenisée aux actions et ETF américains. Son modèle s'appuie sur l'achat des titres sous-jacents auprès de courtiers américains et leur conservation auprès d'acteurs réglementés.

L'action tokenisée n'est donc plus seulement une expérimentation crypto. Elle devient progressivement un produit financier distribué à grande échelle.


La première rupture concerne les horaires de marché : une action américaine traditionnelle reste dépendante des infrastructures de marché et de règlement-livraison. La blockchain permet au contraire de transférer certains tokens 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7. Robinhood permet ainsi à certains utilisateurs de négocier ses nouveaux Stock Tokens 24/7 sur Robinhood Chain. Les xStocks sont proposés 24/5, tandis qu'Ondo permet des transferts continus, même si les créations et rachats de tokens restent notamment liés aux horaires de liquidité des marchés sous-jacents.

Mais le principal changement pourrait être ailleurs : une fois placée sur une blockchain, l'exposition à une action devient programmable. Elle peut être transférée vers un wallet, intégrée dans un smart contract, utilisée comme collatéral ou associée à des stablecoins et à d'autres actifs numériques.

Ondo permet déjà l'utilisation de certains titres tokenisés dans des protocoles de prêt. Robinhood prévoit également leur utilisation dans des pools de lending ou comme collatéral dans l'écosystème DeFi.

C'est probablement là que se situe l'innovation fondamentale : la tokenisation ne cherche pas seulement à reproduire l'action traditionnelle. Elle cherche à la rendre interopérable avec l'ensemble de la finance onchain.


Toutes les « actions tokenisées » ne sont pas des actions

Le terme « action tokenisée » peut être trompeur. Dans certains modèles, un token est adossé 1 pour 1 à une action détenue auprès d'un dépositaire. xStocks indique par exemple que chaque token est intégralement collatéralisé par le titre correspondant détenu en conservation. Mais posséder le token ne signifie pas nécessairement être juridiquement propriétaire de l'action.

Ondo précise explicitement que ses tokens donnent une exposition économique au titre sous-jacent mais ne constituent pas eux-mêmes les actions ou ETF concernés et ne donnent pas au détenteur le droit de recevoir directement les titres sous-jacents.

La différence est encore plus nette chez Robinhood Europe. Ses Classic Stock Tokens sont juridiquement des contrats dérivés conclus entre le client et Robinhood Europe. Ils reproduisent la valeur économique du sous-jacent, mais le détenteur du token ne possède pas l'action correspondante et ne bénéficie pas de ses droits. Robinhood les commercialise d'ailleurs sous le régime MiFID II. Quant à la nouvelle génération de Stock Tokens de Robinhood, la société les décrit juridiquement comme des titres de dette tokenisés donnant une exposition économique aux valeurs mobilières sous-jacentes, sans conférer de droits juridiques sur celles-ci.

Il existe donc une différence fondamentale entre tokeniser une véritable action et tokeniser une exposition financière à cette action. Pour l'investisseur, cette distinction est essentielle.


La blockchain peut réduire certaines frictions, mais elle n'élimine pas les intermédiaires économiques. Il faut toujours identifier qui achète l'action réelle, qui la conserve, qui émet le token, qui garantit la convertibilité, comment sont traités les dividendes et les opérations sur titres et ce qui se produit en cas de faillite d'un des intervenants.

S'ajoutent ensuite les risques propres aux infrastructures numériques : smart contracts, blockchain utilisée, bridges entre réseaux, gestion des clés privées ou encore liquidité du token.

La négociation 24/7 mérite également d'être nuancée. Un actif négociable 24 heures sur 24 n'est pas nécessairement liquide 24 heures sur 24. Lorsque l'action américaine sous-jacente ne cote pas, le mécanisme d'arbitrage permettant de maintenir le prix du token proche du cours de référence peut devenir moins efficace. Le spread peut alors augmenter et le prix du token s'écarter temporairement de celui du sous-jacent.

La tokenisation améliore donc potentiellement la transférabilité d'un actif. Elle ne crée pas automatiquement sa liquidité. Cette distinction deviendra centrale à mesure que les produits tokenisés se multiplieront.


Vers une fusion des marchés traditionnels et de la finance onchain

Mais la transformation la plus significative ne vient peut-être plus des acteurs crypto : en mars 2026, la SEC américaine a approuvé une évolution permettant au Nasdaq d'intégrer le trading de titres sous forme tokenisée dans le cadre d'un programme reposant notamment sur l'infrastructure de DTC. Le Nasdaq travaille également sur un modèle dans lequel les entreprises cotées pourraient participer directement à la tokenisation de leurs propres actions.

De son côté, le NYSE développe une plateforme destinée au trading et au règlement onchain de titres tokenisés, avec un objectif de fonctionnement 24/7, de règlement instantané et de financement des transactions notamment via des stablecoins, sous réserve des autorisations réglementaires nécessaires.

Cette évolution marque une nouvelle étape. Jusqu'à présent, la tokenisation cherchait surtout à importer les actifs de Wall Street dans l'univers crypto. Demain, c'est peut-être Wall Street lui-même qui adoptera certaines infrastructures issues de la blockchain. La distinction entre finance traditionnelle et finance numérique pourrait alors devenir progressivement moins pertinente.


En Europe, un principe réglementaire important se dessine déjà : la technologie ne change pas la nature juridique du produit. L'ESMA considère explicitement que la tokenisation d'un instrument financier ne doit pas modifier sa qualification et qu'un instrument financier tokenisé reste soumis aux règles applicables aux instruments financiers. C'est un point essentiel.

Une action tokenisée n'est donc pas automatiquement un « crypto-actif MiCA ». Selon sa structure, elle peut rester une valeur mobilière ou devenir un produit dérivé relevant du cadre financier traditionnel. À terme, la tokenisation pourrait même devenir totalement transparente pour l'investisseur.

Un portefeuille pourrait contenir simultanément des actions, des obligations, des fonds monétaires, de l'or tokenisé, des stablecoins et des crypto-actifs sur une même infrastructure. Les arbitrages pourraient être automatisés, le règlement quasi instantané et certains actifs utilisés directement comme collatéral sans devoir être vendus au préalable.

Le changement serait considérable : aujourd'hui, les différentes classes d'actifs évoluent encore dans des infrastructures largement séparées. La blockchain permet théoriquement de les réunir dans un même environnement de règlement, de conservation et de programmation.


Il serait prématuré d'annoncer la disparition des places boursières ou des infrastructures financières traditionnelles. Le marché des actions tokenisées reste petit, les modèles juridiques sont hétérogènes et les questions de liquidité, de conservation et de protection des investisseurs restent déterminantes. Mais la dynamique est difficile à ignorer. Lorsque Kraken, Robinhood et Ondo développent des marchés tokenisés tandis que Nasdaq, DTC et le NYSE travaillent simultanément sur l'intégration de la blockchain dans les marchés réglementés, le sujet dépasse largement l'écosystème crypto.

La véritable révolution ne sera probablement pas de pouvoir acheter un token représentant une action Nvidia à trois heures du matin mais bien plutôt de faire circuler actions, obligations, cash et collatéral sur une infrastructure financière commune, programmable et potentiellement ouverte en permanence.

Après avoir tokenisé la monnaie avec les stablecoins et commencé à tokeniser les obligations, la finance s'attaque désormais aux actions. Et cette fois, c'est le cœur même des marchés de capitaux qui est concerné.