Semaine 12
Chaque semaine, nous vous proposons en version intégrale un article THE BIG WHALE, premier media crypto indépendant en France.
Laszlo Szabo, CEO de Kiln, détaille le déploiement de Railnet, une infrastructure d'orchestration conçue pour unifier les rendements hybrides et automatiser les processus de conformité des gestionnaires d'actifs institutionnels.
The Big Whale : Pouvez-vous nous expliquer ce qu’est Railnet ?
Laszlo Szabo : Pour bien comprendre, il faut voir Railnet comme la couche d'infrastructure “invisible” mais essentielle pour la finance on-chain à venir. C’est une solution d’orchestration qui unifie des sources de rendement aujourd'hui fragmentées au sein d'un cadre unique et conforme. Si l'on schématise son action, elle repose sur trois piliers fondamentaux.
D'abord, c'est un pont entre deux mondes. Railnet permet de combiner, dans un même service, des rendements issus de la finance décentralisée (DeFi) et des actifs du monde réel (RWA) tokenisés, comme des bons du Trésor ou du crédit privé. Ensuite, c'est un puissant outil de standardisation. Le protocole harmonise le cycle de vie de l'investissement : il gère aussi bien la liquidité instantanée de la DeFi que les fenêtres de rachat plus complexes, propres aux actifs traditionnels (le fameux T+1 ou T+30).
Enfin, c’est une garantie de conformité, ce que nous appelons la “Trust Layer”. Pour une institution financière, Railnet agit comme une couche de confiance vérifiable. Elle offre une vue consolidée du risque et permet un reporting auditable, indispensable pour opérer sous les régulations comme MiFID ou MiCA. En résumé, Railnet ne se contente pas de connecter des actifs ; il “synchronise les horloges” de la finance on-chain pour offrir aux gestionnaires une expérience de gestion unifiée et sécurisée.
Justement, sur cette question de la gestion du temps et de la liquidité, quels sont les apports techniques spécifiques de votre infrastructure par rapport à l’existant ?
Le point de friction majeur aujourd'hui réside dans le calcul de la Valeur Liquidative (NAV). Dans les infrastructures classiques, lorsqu'un gestionnaire initie un rachat sur un actif assorti d'un délai de sept jours, les jetons quittent le portefeuille mais le cash, lui, n'est pas encore arrivé. Résultat : pendant une semaine, la valeur du fonds est techniquement fausse. Cela oblige les équipes à intervenir manuellement pour corriger les chiffres, une pratique archaïque et risquée.
Railnet résout ce problème grâce à un système de “véhicules”. Chaque transaction ou demande de retrait est encapsulée dans un jeton spécifique qui représente l'état de l'opération en temps réel. La période de rachat est ainsi directement intégrée dans le code du contrat. Cela garantit une NAV toujours exacte et transparente, calculée directement on-chain. Pour une institution, c'est la fin des ajustements manuels et une avancée majeure pour l'auditabilité et le reporting.
Comment les régulateurs et les gestionnaires de fonds accueillent-ils cette transparence totale ?
Pour un gestionnaire d'actifs, supprimer les calculs manuels réduit drastiquement le risque opérationnel et les vulnérabilités liées aux interventions humaines. Côté régulateur, cela offre une visibilité sans précédent : ils disposent d'une vue en temps réel sur l'allocation exacte des actifs des clients.
Cependant, la transparence technique ne suffit pas ; il faut aussi savoir interpréter le risque. Nos clients doivent évaluer la qualité d'un collatéral, la sécurité d'un smart contract ou les ratios de liquidation (LTV). C'est pourquoi nous avons embauché l'ancien CEO de Credora pour bâtir des “data rooms” exhaustives. L'idée n'est pas de supprimer le gérant, mais de lui donner des outils d'analyse institutionnels. C'est cette rigueur qui nous permet de collaborer avec des acteurs de référence comme CoinShares.
Quelles sont les spécificités du partenariat avec CoinShares et quels défis stratégiques cette intégration soulève-t-elle ?
CoinShares a refusé l'approche simpliste des vaults de prêt (lending), aujourd'hui banalisée sur le marché. Leur ambition est de bâtir une gestion d'actifs de type “pension” ou “all-weather”, capable de traverser tous les cycles. Concrètement, ils allouent des capitaux dans des protocoles de prêt, mais diversifient surtout vers des actifs réels tokenisés.
L'innovation majeure réside dans l'utilisation d'actions tokenisées. Contrairement à l'usage courant en DeFi, où elles servent de collatéral pour emprunter, CoinShares les utilise comme une allocation directe pour capter le rendement des dividendes. À terme, l'objectif est d'agréger, au sein d'un même véhicule, du crédit privé, des fonds monétaires et de l'immobilier. Pour l'investisseur, c'est un gain d'efficacité majeur : une seule porte d'entrée pour une stratégie multi-actifs complexe, là où il fallait auparavant multiplier les souscriptions fragmentées.
Le marché actuel semble se fragmenter par protocoles, avec des acteurs très spécialisés sur des solutions comme Morpho. Railnet parie-t-il au contraire sur une approche agnostique ?
Absolument. Se concentrer sur un seul protocole expose à des risques spécifiques : vulnérabilité du code sous-jacent, risques liés aux ponts d'interopérabilité (bridges) et volatilité des incitations de rendement. Notre infrastructure ne rejette pas ces protocoles, elle les englobe.
Railnet permet aux gestionnaires d'utiliser ces pools de prêt comme une brique parmi d'autres, tout en élargissant considérablement leur champ d'allocation. C’est une approche complémentaire qui transforme un silo technologique en un outil d'allocation globale.
D'autres partenariats de l’envergure de CoinShares sont-ils en préparation ?
Oui, nous annoncerons l'arrivée d'un autre gestionnaire d'actifs de premier rang d'ici deux à trois semaines. Notre stratégie est claire : nous ciblons exclusivement des acteurs “Tier 1” déjà régulés.
Aujourd'hui, la plupart des curateurs en DeFi manquent de culture de gestion des risques institutionnelle, qu'il s'agisse de reporting, de garde-fous ou de surveillance. En collaborant avec de grands noms de la finance traditionnelle disposant de licences et de bilans solides, nous apportons une sécurité indispensable. Dans un contexte où les vaults on-chain évoluent encore dans une zone grise réglementaire, la réputation et la solidité du gestionnaire constituent la meilleure garantie pour l'investisseur final.
Nous ne pouvons pas occulter le sujet de la sécurité. Comment avez-vous réagi à la faille de septembre dernier et comment avez-vous réussi à restaurer la confiance avec vos partenaires et prospects ?
Au moment de l’incident, nous étions déjà la plus grande plateforme de staking indépendante au monde, avec 18,5 milliards de dollars sous gestion. En trois ans, nous avions dépassé nos concurrents historiques car nous étions à la pointe de l'automatisation. Mais ce succès nous a exposés. Nous avons fait face à un acteur étatique extrêmement sophistiqué. À l'époque, notre équipe de sécurité comptait quatre personnes, soit 5 % de nos effectifs, ce qui prouve que nous n'avions pas sous-investi, mais nous avons montré au marché que personne n'est infaillible.
Depuis, nous avons reconstruit ce qui est, de loin, la plateforme la plus sécurisée du marché. Nous avons conservé 95 % de nos clients sur la promesse de cette refonte. Une grande partie de notre équipe d'ingénierie s'est consacrée à imposer le clear signing, qui n'existait pas sur les tableaux de bord de staking. Nous avons également renforcé la surveillance des endpoints et le monitoring des terminaux de nos équipes. Désormais, si l'un de nos collaborateurs télécharge par mégarde un paquet compromis, notre équipe le détecte instantanément. Enfin, nous avons sécurisé nos clés de validation au même niveau que des clés de conservation de fonds (cold storage).
Cette expérience a-t-elle modifié votre approche du marché ?
Cela nous a poussés à être plus sélectifs. Nous avons réduit le nombre de protocoles supportés pour nous concentrer sur ceux qui ont le plus de traction. Par ailleurs, nous avons choisi de sur-communiquer sur nos enseignements. Beaucoup de nos concurrents ont d'ailleurs modifié leur propre stack technique en s'appuyant sur ce que nous avons partagé. Cela a renforcé notre conviction que la DeFi est le nouvel horizon des infrastructures de rendement.
Quelles sont vos priorités produit et vos plans de financement pour les 12 à 18 prochains mois ?
Sur le plan financier, l'entreprise est bien capitalisée. Il n'y a pas de projet de levée de fonds à court terme. Côté produit, nous allons livrer de nouveaux protocoles de staking dits "permissionnés" comme ARK, Tempo ou Canton, qui intègrent des couches de confidentialité et de conformité très demandées par les institutions.
Sur le volet DeFi, l'année 2026 sera celle de la gestion d'actifs on-chain. Nous allons annoncer de nouveaux gestionnaires "Tier 1" et créer des produits hybrides DeFi/RWA impossibles à répliquer en finance traditionnelle. Nous nous ouvrons aussi à de nouveaux segments, comme le paiement. Nous venons de signer avec MiniPay en Afrique : 15 millions d'utilisateurs qui n'avaient jamais eu accès au rendement auparavant. Un utilisateur au Nigeria pourra désormais accéder, via son wallet, à la même qualité de produit financier qu'un hedge fund de Wall Street grâce à nos infrastructures. C'est une véritable inclusion financière mondiale.
Vous travaillez de plus en plus avec des acteurs de la TradFi. Quels sont les principaux points de friction lors de l'onboarding de ces institutions ?
Il y a deux obstacles majeurs : la conformité et le risque. Sur la conformité, nous proposons trois niveaux.
Le premier est le KYT (Know Your Transaction) : même sans KYC à l'entrée du vault, nous devons garantir que les fonds ne proviennent pas de portefeuilles sanctionnés ou liés à des activités illicites. Nous utilisons le géoblocage au niveau du portefeuille.
Le deuxième niveau s'adresse aux acteurs régulés comme CoinShares sous MiCA : ils imposent un KYC à l'entrée du vault, tout en allouant ensuite vers une DeFi permissionnée ou non.
Enfin, le troisième niveau est le KYC de bout en bout pour les plus grandes banques mondiales : elles ne touchent qu'à des pools où chaque participant est identifié. Le défi reste la liquidité, qui est naturellement plus faible dans ces pools fermés.
Et concernant la gestion du risque, comment rassurez-vous ces acteurs habitués à des cadres très stricts ?
Une fois la conformité validée, l'institution veut comprendre d'où vient le rendement. Nous leur fournissons des data rooms programmables. Ils peuvent y analyser l'identité des émetteurs derrière des produits comme Ondo ou Superstate, auditer les smart contracts, et scruter les ratios de liquidité sur Uniswap ou Aave. Ils peuvent même injecter leurs propres données pour ajuster les paramètres de risque. Une fois qu'ils sont à l'aise avec ces deux piliers — conformité et risque —, les barrières tombent et les flux de capitaux commencent à arriver, d'abord par des preuves de concept, puis par des allocations croissantes.
The Big Whale est le premier media indépendant traitant des cryptoactifs dans une perspective financière.
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