Semaine 10


Chaque semaine, nous vous proposons en version intégrale un article THE BIG WHALE, premier media crypto indépendant en France.


Leader mondial des terminaux de paiement, Ingenico accélère son intégration des actifs numériques. Le groupe se concentre désormais sur les stablecoins et l'interopérabilité via WalletConnect. Nous nous sommes entretenus avec son responsable de l'innovation, Arnaud Dubreuil.


The Big Whale : Quelle est la genèse de votre réflexion sur les actifs numériques ?

Arnaud Dubreuil : Notre mission au sein d'Ingenico Labs est d'analyser les frictions du marché pour concevoir des solutions qui deviendront des produits standards d'ici 3 à 5 ans. Nous sommes un laboratoire très opérationnel : nous développons, nous testons sur le terrain avec des commerçants et nous mesurons l'adoption réelle.
Cela fait maintenant quatre ans que nous travaillons sur les actifs numériques. Au départ, nous nous sommes concentrés sur l'acceptation des cryptomonnaies "classiques" en magasin, via des partenariats avec des acteurs comme Binance ou Crypto.com. L'idée était de permettre au client de payer en crypto et au commerçant de recevoir également des cryptos.

Quels enseignements avez-vous tirés de ces premiers pilotes ?

Nous avons rapidement réalisé qu'il s'agissait d'un marché de niche. Les détenteurs de cryptomonnaies les voient soit comme un investissement, soit comme une valeur refuge. Dans les deux cas, ils sont peu enclins à les dépenser, sauf peut-être en période de marché fortement haussier où l'on dépense ses gains.
Surtout, nous avons identifié un frein majeur côté commerçant : la complexité comptable. Recevoir des actifs volatils pose des problèmes de reconnaissance de revenu et de gestion de trésorerie qu'ils ne souhaitent pas traiter. Pour une adoption large, il était impératif que le commerçant reçoive du fiat (euros ou dollars). C’est ce constat qui nous a conduits à pivoter vers les stablecoins, que nous testons actuellement avec une poignée de commerçants avant d’envisager une mise en production d’ici quelques semaines.

Pourquoi les stablecoins vous semblent-ils être le bon vecteur pour le paiement en magasin aujourd'hui ?

Leur stabilité rassure tout l'écosystème, des banques acquéreurs aux commerçants. Mais c'est surtout une question de volume. Les transactions en stablecoins atteignent désormais des niveaux comparables, voire supérieurs dans certains segments, à ceux de Visa et Mastercard réunis. Ce n'est plus une curiosité technologique, c'est une monnaie d'échange qui devient transactionnelle. Pour nos clients banquiers, le fait que ce ne soit plus une "première mondiale" facilite énormément l'intégration et le déploiement.

Vous avez récemment annoncé un partenariat avec WalletConnect. Pourquoi ce choix technique plutôt que des solutions intégrées comme Binance Pay ?

L’expérience utilisateur est notre priorité absolue. Nous refusons d’imposer le téléchargement d’une énième application. Ingenico est une "marque inconsciente" : les gens utilisent nos terminaux sans forcément connaître notre nom. Ils ne téléchargeront jamais une application Ingenico pour payer.
Avec WalletConnect, l'utilisateur utilise le wallet qu'il possède déjà. Nous affichons un QR code sur le terminal, il le scanne, et il reste dans son environnement habituel. C’est une approche agnostique. Les solutions fermées imposent souvent des contraintes tant au client qu'au marchand, ce qui crée des barrières à l'entrée que nous voulions éviter.

Sur quels réseaux blockchain s'appuient ces transactions ? Le Layer 1 d'Ethereum est-il envisageable pour du retail ?

Non, le Layer 1 d'Ethereum est aujourd'hui exclu de nos solutions en magasin. Les temps de traitement et les frais sont incompatibles avec les exigences du commerce de détail. Un client ne peut pas attendre dix minutes devant un terminal.
Nous avons donc migré vers des réseaux rapides et peu onéreux comme Polygon ou Base. L'enjeu est de limiter le risque financier : si une transaction met trop de temps à être confirmée, quelqu'un dans l'écosystème doit porter le risque que la transaction échoue finalement. En utilisant des infrastructures capables de confirmer une transaction en quelques secondes, nous supprimons ce frottement.

Comment se déroule concrètement la transaction côté commerçant ?

L'intégration doit être transparente. Sur nos terminaux Android, nous pouvons pousser l'application de paiement stablecoin à distance. Le commerçant choisit simplement ce mode de paiement si nécessaire. À terme, l’objectif est d’intégrer cela de manière totalement fluide dans l’application de paiement principale.
Le point plus complexe reste l'opérationnel, notamment le "settlement". Le commerçant veut ses euros. Nous travaillons donc avec des partenaires de "off-ramping" comme Iron, qui assurent la conversion immédiate et le virement vers le compte bancaire du marchand. Cela implique un processus de KYC (Know Your Customer) sur le commerçant. Si nous passons par une banque acquéreur, nous récupérons les informations déjà existantes pour simplifier les démarches.

Le coût est souvent l'argument massue pour les commerçants. Quel est le business model de cette solution ?

Nous suivons un modèle hybride : une licence mensuelle pour l'activation du service sur le terminal, et une commission par transaction. Notre objectif de départ avec ces pilotes est d'être environ 10 % moins cher que les commissions interbancaires classiques des cartes de crédit.
Structurellement, le paiement en stablecoin peut revenir moins cher, mais cela dépend aussi des coûts de conversion en fiat. C’est justement ce que nous testons actuellement pour valider que le modèle est viable pour tous les acteurs de la chaîne.

Quid de la conformité et de la lutte contre le blanchiment (LCB-FT), notamment avec des portefeuilles non-custodiaux ?

C'est un point crucial. Nous utilisons des mécanismes de KYT (Know Your Transaction) en temps réel. Un algorithme analyse la transaction et fournit un scoring instantané pour décider si nous l'acceptons ou non.
Lorsque nous travaillons avec des banques, ce sont elles qui effectuent cet assessment, car c'est leur métier au quotidien. Nous nous appuyons sur des partenaires technologiques reconnus pour garantir que les flux ne sont pas compromis. La sécurité sur nos terminaux Android est également renforcée par des couches logicielles spécifiques et des certifications PCI, bien loin de la vulnérabilité d'un smartphone grand public.

Pour vos pilotes, vous avez retenu l'USDC, l'USDT et l'EuroC de Circle. Comment s'est opérée cette sélection et prévoyez-vous d'élargir cette liste ?

Notre sélection est dictée par la demande. Aujourd'hui, l'USDC est perçu comme le stablecoin de référence par nos clients commerçants. L'USDT reste incontournable par ses volumes mondiaux. Nous ne sommes pas fermés à d'autres actifs, mais avec ces trois-là, nous couvrons l'immense majorité des besoins transactionnels actuels.
Nous restons à l'écoute du terrain. Lors de nos pilotes, nous effectuons des questionnaires en magasin pour comprendre les attentes des utilisateurs. Si une demande forte émerge pour un nouvel actif, nous l'intégrerons.

L’USDT de Tether pose question en Europe, car il n’est pas régulé sous le régime MiCA. Est-ce un point de vigilance pour une infrastructure comme la vôtre ?

En tant que fournisseur de technologie, notre priorité est de permettre la transaction. Nous ne sommes pas un courtier. Ce qui nous importe, c’est la fluidité du parcours entre l’entité émettrice et le destinataire. Pour l’instant, l’absence de régulation MiCA pour certains actifs n’a pas été un frein opérationnel pour nos pilotes, mais nous suivons de près l’évolution du cadre législatif pour accompagner nos clients vers la conformité.

Un argument souvent avancé contre la blockchain est la traçabilité publique. Si je paie en stablecoins, le commerçant peut-il identifier mon adresse et, par extension, mon patrimoine ?

C’est une crainte que nous traitons avec beaucoup de sérieux. Dans notre architecture, la transaction est transparente pour le commerçant : il ne voit pas l'adresse de l'utilisateur. Nous appliquons des mécanismes de pseudonymisation similaires à ceux utilisés pour les transactions par carte bancaire. Le commerçant sait que la transaction est validée, mais il n'a pas accès à l'historique financier du client.

Au-delà des stablecoins privés, la BCE avance sur l'Euro numérique. Comment Ingenico se positionne-t-il sur ce projet de Monnaie Numérique de Banque Centrale (MNBC) ?

Nous travaillons activement avec les instances européennes sur ce sujet. L’Euro numérique présente deux volets : un mode "online" classique et un mode "offline". Ce dernier est particulièrement complexe et intéressant. Il s'agit de permettre un paiement sans connexion, avec un montant stocké physiquement sur la puce de la carte ou le téléphone.
Cela transforme radicalement le rôle du terminal de paiement. Il devient un lieu de stockage temporaire, un peu comme une caisse enregistreuse avec du numéraire. Cela pose des défis inédits : comment sécuriser cet argent "physique" numérique contre le vol du terminal ? Comment gérer la réconciliation bancaire en fin de journée ? Le terminal de demain ressemblera par certains aspects à un hardware wallet.

Ce mode offline vise à reproduire les caractéristiques du cash. Est-ce une demande réelle des usagers ou une volonté politique ?

C'est une volonté de la BCE de maintenir l'anonymat et la résilience du cash dans un monde numérique. Pour nous, cela signifie adapter nos systèmes pour qu'ils puissent gérer ces flux hors ligne tout en garantissant un niveau de sécurité maximal. C’est un changement de paradigme : on ne se contente plus de transmettre une autorisation, on manipule directement de la valeur.

Entre les stablecoins, l’Euro numérique et des initiatives comme Wero, le paysage semble saturé. Une solution va-t-elle finir par l’emporter ?

L’histoire des paiements montre qu’une nouvelle méthode tue rarement la précédente. La carte n’a pas tué le chèque, elle en a réduit l’usage. Chaque solution répond à un besoin spécifique.
Le paiement par QR code, par exemple, est hégémonique en Asie mais reste à la traîne en Europe face au sans-contact (NFC), qui est devenu un réflexe culturel. Le stablecoin, lui, s'adresse pour l'instant à une cible technophile ou à des achats à forte valeur, comme dans le luxe, où l'on voit des paniers moyens de 300 à 400 euros. Wero, de son côté, aura sa propre carte à jouer sur le paiement entre particuliers et certains segments du retail.

Certains grands distributeurs comme Amazon ou Walmart envisagent de lancer leur propre monnaie. Est-ce une menace de désintermédiation pour Ingenico ?

Si ces acteurs lancent des systèmes fermés, cela pourrait déplacer certains flux. Cependant, le besoin d'un point d'interaction sécurisé restera constant. Le terminal de paiement est en train de devenir un point d'interaction global : gestion de l'identité numérique, vérification de l'âge, programmes de fidélité... Même si le rail de paiement change et s’affranchit de Visa ou Mastercard, il y aura toujours besoin d'une interface physique de confiance entre le marchand et le client.

Justement, sur la question de la souveraineté : l'usage des stablecoins peut-il aider l'Europe à réduire sa dépendance aux réseaux américains ?

C'est un sujet complexe. Ironiquement, les stablecoins les plus utilisés aujourd'hui sont adossés au dollar. Mais sur le plan de l'infrastructure, la blockchain offre effectivement une alternative aux rails traditionnels.
Cependant, il ne faut pas se leurrer : Visa et Mastercard sont déjà très avancés sur ces sujets. Ils ne regardent pas passer le train ; ils construisent leurs propres tableaux de bord et intègrent ces actifs. La souveraineté européenne passera sans doute plus par des projets comme l'Euro numérique ou Wero que par l'adoption massive de stablecoins privés, même si ces derniers sont des catalyseurs d'innovation indispensables pour nous pousser à faire évoluer nos propres standards.


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