Semaine 27


Euronext avance discrètement, mais Euronext avance. Alors que les actifs numériques, la tokenisation et les infrastructures de marché on-chain occupent une place croissante dans les réflexions stratégiques des grandes places financières, le premier opérateur boursier européen semble avoir dépassé le stade de l’observation. Si Euronext ne communique pas encore massivement sur le sujet, les équipes travaillent déjà à construire des offres concrètes.


De la recherche à la construction de produits

Pendant longtemps, la tokenisation des actifs financiers est restée simplement un sujet de recherche,. Depuis près de dix ans, le marché annonce régulièrement l’arrivée d’une nouvelle infrastructure capable de transformer les marchés de capitaux. Pourtant, les cas d’usage restaient, jusqu'à présent, encore limités.

Chez Euronext, on envisage le sujet comme une transition longue. Beaucoup des solutions actuelles sont encore perçues comme des étapes intermédiaires, parfois imparfaites, vers un environnement où les marchés financiers pourraient fonctionner nativement on-chain à horizon 10 ou 15 ans.

Plusieurs projets sont, d'ores et déjà, en phase de conception. L’objectif n’est plus de faire de la R&D pour rester informé, mais de construire des produits, générer du revenu et vérifier l’existence d’un marché. Euronext veut être un acteur de cette transformation, pas un simple observateur et il s'y prépare.


Deux axes stratégiques : infrastructure et tokenisation native

Deux grands axes semblent structurer la réflexion d’Euronext.

Le premier concerne l’infrastructure de marché : gestion du collatéral, opérations de repo instantanées, règlement en temps réel, interopérabilité entre dépôts et infrastructures traditionnelles. C’est probablement le terrain le plus naturel pour un opérateur boursier historique. Il s’agit moins de vendre une exposition aux cryptoactifs que d’améliorer les mécanismes fondamentaux des marchés financiers.

Dans cette logique, Euronext observe de près ce que font certains concurrents européens. Deutsche Börse est notamment regardée avec attention pour la cohérence de sa stratégie dans les infrastructures numériques ou HQLAx pour ses travaux sur l’interopérabilité des dépôts tokenisés et l’utilisation de la technologie blockchain dans les opérations de financement de titres.

Le second axe est plus ambitieux : la tokenisation native d’actifs financiers. Il ne s’agirait pas simplement de créer un “jumeau numérique” d’un titre existant, mais d’aller vers un modèle où le token serait directement le titre financier, en lien avec l’infrastructure de dépositaire central.

L’objectif de long terme est clair : permettre un jour à un émetteur de réaliser une introduction en Bourse via une représentation tokenisée de ses titres. Non pas comme une expérimentation marginale, mais comme une modalité normale de marché.

Si cette perspective reste lointaine, elle montre l’ampleur du sujet. La tokenisation n’est plus seulement pensée comme une couche de distribution ou de reporting. Elle touche potentiellement au cœur juridique, opérationnel et technique des marchés de capitaux.


Une concurrence multiple : bourses, crypto-natifs et nouveaux protocoles

La réflexion d’Euronext s’inscrit aussi dans un environnement concurrentiel en recomposition.

Du côté des infrastructures traditionnelles, Deutsche Börse est identifiée comme un acteur particulièrement sérieux. SIX est reconnue pour son rôle de pionnier. D’autres initiatives, comme LISE Exchange ou 21X, sont jugées solides sur le plan technique, mais confrontées à une difficulté centrale : la liquidité. C’est souvent là que les projets de marché échouent. Construire une bonne infrastructure ne suffit pas ; il faut attirer les émetteurs, les investisseurs, les intermédiaires et les volumes.

Mais la concurrence ne vient plus seulement des bourses régulées. Elle vient aussi des plateformes crypto-natives, capables d’avancer beaucoup plus vite.

Kraken apparaît ainsi comme l’un des concurrents les plus sérieux, en raison de sa stratégie de diversification agressive. Securitize et Bullish sont également regardés comme des acteurs qui cherchent à bâtir un modèle complet, à cheval entre l’ancien et le nouveau monde financier.

Le cas le plus révélateur est peut-être Hyperliquid. L’intérêt porté à ce protocole montre à quel point les mentalités évoluent. Sa capacité à lancer rapidement de nouveaux produits, son écosystème ouvert et sa vitesse d’exécution contrastent fortement avec les contraintes des acteurs régulés traditionnels. L’exemple d’un perpétuel pré-IPO sur SpaceX illustre cette différence culturelle et opérationnelle.

Un partenariat direct entre Euronext et Hyperliquid semble aujourd’hui difficilement envisageable, notamment pour des raisons de risque réputationnel et réglementaire. Mais le simple fait que ce type d’acteur soit discuté en interne en dit beaucoup. Les infrastructures historiques ne peuvent plus ignorer la vitesse d’innovation des protocoles crypto-natifs.


Euronext ne fait pas encore de grandes annonces sur les actifs numériques. Mais l’absence de communication ne doit pas être confondue avec l’inaction.

La stratégie est prudente et progressive. Elle repose sur la conviction que les marchés financiers ne basculeront pas entièrement on-chain du jour au lendemain, mais qu'une partie de leur infrastructure va évoluer dans cette direction. Pour un opérateur comme Euronext, il s'agit de ne pas subir cette transformation.

Pour les professionnels de la finance, le signal est important : les grandes infrastructures de marché européennes ne sont pas en dehors du jeu. Elles avancent plus lentement que les acteurs crypto-natifs, mais elles avancent. Et lorsqu’un opérateur comme Euronext commence à construire, même discrètement, il faut le regarder de près.