Semaine 52
Chaque semaine, nous vous proposons en version intégrale un article THE BIG WHALE, premier media crypto indépendant en France.
L’arrivée des ETF, le contexte macroéconomique et la domination institutionnelle bouleversent les repères historiques du Bitcoin. Mais derrière ces changements, la cyclicité du marché et sa dépendance à la liquidité mondiale semblent toujours à l’œuvre.
Le concept traditionnel du cycle du bitcoin
Traditionnellement, l’évolution du prix du bitcoin est analysée à travers un cycle récurrent lié au fonctionnement même de son protocole : le halving. Environ tous les quatre ans, la récompense versée aux mineurs est divisée par deux, ce qui ralentit mécaniquement la création de nouveaux bitcoins.
Dans la lecture classique des marchés, chaque halving marque le point de départ d’une nouvelle séquence de marché. Cette réduction de l’offre est généralement associée, avec un décalage dans le temps, à une hausse marquée du prix du bitcoin.
Un cycle "type" commence ainsi avec un halving, suivi d’une phase de forte progression des prix qui s’étend le plus souvent sur six à dix-huit mois. Cette phase est ensuite interrompue par un marché baissier, avant une période de stabilisation ou de reprise, puis l’arrivée du halving suivant, qui ouvre un nouveau cycle.
Historiquement, les sommets de cycle ont été observés en fin d’année (novembre ou décembre) suivant celle du halving, comme en 2013, 2017 et 2021. En pratique, ces sommets surviennent généralement entre douze et dix-huit mois après l’événement. L’entrée en phase baissière est souvent identifiée lorsque le prix passe durablement sous sa moyenne mobile à 50 semaines, un repère largement utilisé par les investisseurs.
Lors des cycles précédents, cette rupture intervenait environ six à sept mois après le sommet. En revanche, lors du cycle 2020-2024, le bitcoin est repassé sous ce seuil très rapidement, dès décembre 2021 et janvier 2022, soit seulement un à deux mois après son pic. Cette dynamique rapide se retrouve aujourd’hui. Si le sommet d’octobre marque bien le point haut du cycle actuel et si le schéma des quatre ans reste valide, le repli observé un mois plus tard correspondrait au début d’une phase baissière, plus précoce que lors des cycles passés.
Pourquoi ce cycle est-il différent ?
Ce cycle a été marqué par plusieurs événements sans précédent depuis son lancement. Les éléments les plus structurants par rapport aux cycles précédents sont l’introduction des ETF, un début de cycle sous resserrement quantitatif, des taux d’intérêt nettement plus élevés, l’absence de sommet euphorique et un marché dominé par la thématique de l’intelligence artificielle.
Les ETFs
Tout commence en janvier 2024, avec le lancement des ETF bitcoin spot aux États-Unis, soit trois mois avant le dernier halving. Un événement structurant, dont l’impact dépasse largement le seul marché du bitcoin. Depuis, la dynamique des flux vers ces ETF s’est imposée comme l’un des principaux déterminants de la performance du BTC.
Les chiffres sont sans équivoque. Depuis janvier 2024, la variation mensuelle des flux cumulés vers les ETF américains explique environ 25 % des rendements mensuels du bitcoin. Mais cette relation se renforce nettement à partir de septembre 2024 : sur cette période, la corrélation grimpe autour de 80 %.
En se concentrant uniquement sur l’année en cours, les flux cumulés expliquent près de 64 % des performances mensuelles du BTC. Autrement dit, sans accélération durable des entrées nettes, le prix peine à inscrire une tendance haussière.
Le décrochage observé à l’été illustre parfaitement cette dépendance. En juin, la croissance mensuelle des flux cumulés ralentit brutalement, passant de 15,24 % à la mi-juin à seulement 3,61 % à la mi-juillet. Résultat immédiat : un écart de performance marqué, avec un bitcoin passant d’un gain de +11 % à une performance quasi nulle, puis négative (-1 %) entre mi-juillet et mi-août, soit un différentiel de près de 12 points.
Cette dynamique atone ne s’est pas redressée par la suite. Les flux sont restés durablement sous le seuil des 10 % de croissance tout au long du second semestre et jusqu’au quatrième trimestre 2025, pesant lourdement sur la performance de l’actif.
Plus qu’un simple indicateur parmi d’autres, les ETF se sont imposés comme le baromètre central du cycle : tant que la machine des flux ne redémarre pas, le bitcoin reste privé de son principal moteur.
Un début de cycle sous resserrement quantitatif (QT)
Le cycle 2024-2028 est le premier à s’ouvrir dans un contexte de réduction accélérée du bilan de la Réserve fédérale, autrement dit de quantitative tightening (QT). Malgré cela, le bitcoin a atteint un sommet à 126 000 dollars en octobre. Le QT correspond à l’action des banques centrales visant à réduire la taille de leur bilan en échangeant obligations et opérations de refinancement contre des liquidités, ce qui retire de la liquidité du système financier.
Le cycle actuel débute dans un contexte de QT marqué de la part de la Fed, de la Banque du Japon et de la Banque centrale européenne. À ce stade, la Fed a réduit son bilan de 11,66 % depuis le début du cycle, après une contraction de 17 % en 2022, l’un des facteurs déclencheurs du précédent marché baissier. Bien que la Fed reste le principal moteur de la liquidité mondiale, la BCE et la BOJ ont également durci leur politique monétaire, avec des réductions respectives de 6,69 % et 8,34 %.
La seule grande banque centrale à avoir augmenté son bilan depuis le début du cycle est la Banque populaire de Chine, d’environ 10 %.
La seule réelle similitude avec le cycle 2016-2020 est que le bitcoin n’avait pas entamé ce cycle sous QE. Il avait ensuite inscrit un sommet de reprise en 2019, après le marché baissier de 2018, dans un contexte de QT, précisément au moment de l’annonce de la fin de ce resserrement. Ce sommet de 2019 n’était toutefois pas le sommet du cycle 2016-2020, contrairement à celui de 2017 ou à celui d’octobre 2025 pour le cycle actuel.
Les taux d’intérêt
Le cinquième cycle de halving a débuté dans un environnement de taux d’intérêt particulièrement élevés, supérieurs à 4 %. Les hausses agressives mises en œuvre pour lutter contre l’inflation post-Covid pèsent lourdement sur l’économie.
Lors des premier, deuxième et quatrième cycles, le bitcoin avait atteint un sommet euphorique dans un contexte de taux proches de zéro, marqué par une liquidité abondante. Le sommet de 2017 est le seul autre atteint dans un environnement de taux relativement élevés, mais à des niveaux bien inférieurs à ceux d’aujourd’hui (1,25-1,5 % contre 4-3,75 % actuellement).
Des taux durablement élevés créent des conditions macroéconomiques difficiles : coûts de financement élevés, crédit restreint et ralentissement de l’activité. Combinés au développement de l’IA, ces facteurs ont conduit de nombreuses entreprises à réduire leurs effectifs, affectant fortement la liquidité des ménages, qui jouait un rôle clé dans les cycles précédents.
En septembre 2025, la Fed a amorcé un cycle de baisse des taux. Ces baisses s’apparentent toutefois davantage à une mesure d’urgence destinée à relancer l’activité qu’à un soutien à une économie déjà en croissance.
Par ailleurs, le taux SOFR (un taux au jour le jour adossé aux titres du Trésor américain auquel les institutions financières se prêtent entre elles) a évolué au-dessus du taux effectif des fonds fédéraux, signalant des tensions de liquidité sur le marché interbancaire. Concrètement, cela signifie que certaines institutions peinent à emprunter contre leurs collatéraux en raison des risques pesant sur leurs bilans, ce qui tire le SOFR à la hausse.
Cette situation a globalement pesé sur les actifs risqués, à l’exception notable du S&P 500, dont la trajectoire s’est dissociée des indicateurs macroéconomiques nominaux.
Pas de sommet euphorique
L’absence de phase euphorique et de sommet parabolique suggère que la croissance économique est insuffisante pour générer une liquidité abondante. Le segment des investisseurs particuliers, traditionnellement moteur lors des phases finales de cycle, est quasiment absent cette fois-ci. La question centrale est donc la suivante : pourquoi ?
Les raisons principales tiennent à la remontée du chômage, à l’épuisement de l’épargne excédentaire en raison du coût de la vie et au ralentissement économique, à l’exception notable du secteur de l’IA et de certaines grandes entreprises technologiques.
En pratique, les ménages ne disposent plus de marges financières suffisantes et font face à des destructions d’emplois plus rapides, tandis que l’économie ralentit, comme l’indique l’indice PMI de l’ISM.
La corrélation entre les sommets euphoriques et un PMI supérieur à 55 est frappante. Le PMI est l’un des principaux indicateurs avancés de l’activité manufacturière et de la conjoncture économique. Un indice inférieur à 50 signale un ralentissement. Le fait que le bitcoin ait inscrit un sommet alors que le PMI était faible confirme l’absence de sommet euphorique ; pour qu’un tel sommet se forme, le PMI devrait dépasser 55.
Cette situation coïncide avec une tendance haussière du taux de chômage, désormais autour de 4,6 %, ce qui pousse la Fed à réduire ses taux de manière préventive plutôt que dans un contexte de croissance solide.
Un marché extrêmement concentré et l’”ouroboros” de l’IA
Un marché dominé par la sélection de titres signifie que seules quelques actions ont surperformé malgré le resserrement global de la liquidité.
Selon JPMorgan, depuis le lancement de ChatGPT en novembre 2022, les entreprises liées à l’IA et les “Magnificent Seven” ont généré 75 % des performances du S&P 500, 80 % de la croissance des bénéfices et 90 % des dépenses d’investissement.
La banque estime également que les géants technologiques américains investiront en moyenne 500 milliards de dollars par an dans l’IA, avec des dépenses mondiales en centres de données et infrastructures IA comprises entre 3 000 et 5 000 milliards de dollars.
Ces flux de capitaux massifs ont entretenu un sentiment haussier durable sur les marchés actions, concentrant la hausse sur un nombre très limité de valeurs.
Bien que le bitcoin soit souvent présenté comme une réserve de valeur, sa performance reste étroitement liée à la liquidité mondiale, c’est-à-dire à l’ensemble des capitaux disponibles pour l’investissement. Comme tout actif risqué, il bénéficie d’une expansion de la liquidité.
Depuis 2022, et plus encore au début du cycle actuel, la liquidité mondiale s’est contractée, entraînant des performances limitées pour le bitcoin et quasi inexistantes pour les altcoins.
Dans ce contexte, la combinaison d’un risque de crise monétaire et d’une spirale de l’endettement a favorisé l’or, qui a surperformé la plupart des classes d’actifs avec une hausse d’environ 55 % depuis le début de l’année, devenant un choix privilégié pour les investisseurs institutionnels et particuliers en quête de protection contre la dépréciation monétaire.
Un cycle allongé plutôt qu’un cycle classique ?
Avec l’introduction des ETF et l’entrée massive des acteurs institutionnels sur le marché du bitcoin et des actifs numériques, certains estiment que le cycle est désormais allongé et qu’une phase d’euphorie reste à venir. La maturité de l’actif progresse (rendements décroissants, drawdowns plus limités, part institutionnelle croissante) ce qui pose la question de la pertinence du cycle du halving. Les arguments avancés en faveur d’un cycle allongé sont les suivants :
- La Fed réduit ses taux et met officiellement fin au QT le 30 novembre, avec une probabilité élevée de reprise du QE.
- Une participation institutionnelle sans précédent (États, gouvernements, entreprises, véhicules de trésorerie bitcoin).
- Les ETF constituent une demande structurelle.
- Différentes catégories de grands détenteurs accumulent du bitcoin.
- De nombreux indicateurs on-chain (MVRV Z-score, part de l’offre en profit, multiple de Mayer) suggèrent historiquement que le marché haussier n’est pas terminé.
- Un choc d’offre est attendu du fait du halving.
L’avis de The Big Whale : où en sommes-nous ?
À ce stade du cycle économique, la trajectoire du prix du bitcoin reste difficile à anticiper. De nombreux facteurs nouveaux ont brouillé les parallèles avec les cycles passés. Pourtant, le comportement des prix reste comparable, avec un sommet intervenu environ un mois plus tôt que lors des cycles précédents.
Sur le plan macroéconomique, la comparaison la plus pertinente demeure celle de 2019, lorsque la Fed réduisait ses taux et lançait un QE. La différence majeure est que le bitcoin se trouvait alors dans la dernière année du cycle 2016-2020.
Après l’annonce du QE en septembre 2019, il avait fallu environ deux mois pour que le bitcoin inscrive un point bas (hors choc lié au Covid-19), avant une envolée à partir d’octobre 2020, soit un an après le début officiel du QE.
En appliquant cette logique, le bitcoin pourrait inscrire un point bas un à trois mois après l’annonce officielle d’un QE par la Fed. Après la fin formelle de la plus importante phase de resserrement monétaire en décembre 2025, un creux pourrait ainsi se former entre février et mars 2026. Un scénario conservateur situerait ce plancher autour de la moyenne mobile à 200 semaines, actuellement proche de 57 000 dollars.
Conclusion : les signaux de marché suggèrent que le cycle de quatre ans reste pertinent et que le marché des actifs numériques est entré dans une phase baissière. La trajectoire du bitcoin montre que la présence institutionnelle peut accélérer certaines dynamiques, mais sa cyclicité et sa sensibilité à la liquidité mondiale demeurent intactes. En ce sens, ce cycle pourrait finalement ne pas être si différent des précédents.
The Big Whale est le premier media indépendant traitant des cryptoactifs dans une perspective financière.
Pour vous renseigner sur les modalités d'abonnement :


Member discussion: