Semaine 25


Chaque semaine, nous vous proposons en version intégrale un article THE BIG WHALE, premier media crypto indépendant en France.


La France se trouve face à un choix binaire : être le seul pays à accorder une autorisation MiCA à Binance, la plus grande plateforme d'échange crypto au monde (plus de 300 millions d'utilisateurs), ou laisser celle-ci quitter le marché européen.

Selon nos sources, des discussions sont en cours entre Binance et l'AMF concernant un éventuel dépôt de dossier MiCA, mais aucune demande formelle n'a encore été déposée. Le régulateur français serait ouvert au dialogue. La filiale Binance France SAS est enregistrée en tant que PSAN (Prestataire de Services sur Actifs Numériques) depuis mai 2022.

L'AMF n'est pas le seul régulateur sollicité. Selon une source proche du dossier, Binance a engagé des « conversations proactives » avec plusieurs autorités nationales simultanément. Mais la même source tempère les attentes : « Je ne m'attends pas à ce qu'un autre régulateur prenne un dossier en main et le traite dans des délais aussi courts. »

Ce scénario français est devenu la seule voie viable après l'information révélée le mardi 16 juin par Reuters, que The Big Whale est en mesure de confirmer : le régulateur financier grec (HCMC) s'apprête à refuser l'autorisation MiCA à Binance.

Pour l'entreprise d'origine chinoise, le scénario est brutal. Le règlement européen repose sur un principe de passeport unique : une licence nationale ouvre l'accès aux 27 États membres. Perdre la Grèce, c'est perdre l'ensemble du continent, sauf à trouver un autre point d'ancrage.

Le plan initial, selon plusieurs sources concordantes, prévoyait une structure à deux niveaux : une autorisation principale en Grèce, suivie d'une demande complémentaire déposée ultérieurement en France, afin de répartir la supervision de cet opérateur au lourd passif judiciaire, impliqué dans plusieurs affaires de blanchiment d'argent.

Ce scénario est désormais caduc.

Selon nos sources, la Grèce est aujourd'hui considérée comme un chapitre clos par les dirigeants de la plateforme.

« La Direction générale du Trésor et Tracfin poussent actuellement pour que Binance soit géré depuis la France », explique une source bien placée. « L'enjeu central est de maintenir une visibilité sur les flux financiers de Binance. Si la plateforme n'est plus régulée en Europe, cette visibilité disparaît. »

Un argument de poids dans un contexte où la lutte contre le blanchiment d'argent et le financement du terrorisme reste une priorité affichée de l'UE.

Mais les coulisses du refus grec racontent une tout autre histoire que celle d'un simple échec réglementaire.


L'ombre de Christine Lagarde sur l'accès aux stablecoins

Selon nos sources, le dossier Binance en Grèce était techniquement finalisé.

Le HCMC avait jugé la demande complète et conforme, le responsable anti-blanchiment du régulateur avait maintenu son avis favorable, et le délai d'examen de quarante jours prévu par MiCA s'était achevé le 4 juin sans qu'aucune objection ne soit soulevée au niveau européen. Binance avait par ailleurs déposé ses notifications de passeportage auprès du HCMC en anticipation du vote.

Le président du DFSC, l'organe de coordination au sein de l'ESMA, avait indiqué lors d'un appel le 2 juin qu'il s'agissait du « dernier appel » sur le dossier Binance.

Le revirement se serait produit entre le 7 et le 15 juin, sous l'effet de pressions politiques émanant de la BCE. Christine Lagarde aurait signalé au Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis, lors d'une réunion en mai, que Binance n'était pas la bienvenue en Europe. Le ministre grec des Finances (qui assume également la présidence de l'Eurogroupe), pourtant favorable à l'octroi de la licence, n'aurait pas réussi à convaincre le Premier ministre d'aller de l'avant.

Le contexte électoral grec (des élections anticipées seraient envisagées avant la fin de l'année) aurait en outre dissuadé Kyriakos Mitsotakis de s'opposer à la BCE.

La motivation prêtée à la présidente de la BCE porterait avant tout sur les stablecoins : en tant que première plateforme d'échange au monde, Binance constitue également le principal canal de liquidité pour ces actifs en Europe, ce qui entrerait en conflit avec le projet d'euro numérique porté par Francfort.

« C'est paradoxal, car Binance est une plateforme d'échange, un canal de distribution. Elle pourrait tout à fait soutenir le projet d'euro numérique », fait valoir une autre source, établissant un parallèle avec le cas Revolut, récemment empêché de lancer de nouveaux produits dans l'UE en raison des réserves de la BCE sur ses mécanismes de contrôle interne. « C'est très similaire. L'inquiétude porte sur la taille des nouveaux entrants. Christine Lagarde préférerait que ce soient les banques traditionnelles qui gèrent les flux. »
« Il s'agit d'une ingérence politique dans un processus relevant de la compétence exclusive d'un régulateur indépendant », souligne un expert juridique. « La BCE n'a aucune autorité sur les licences MiCA. »

Une entreprise en pleine transformation

Le paradoxe de la situation tient au fait que Binance se présente désormais comme un opérateur engagé sur la voie de la normalisation, au terme d'une transformation profonde de sa gouvernance et de ses pratiques de conformité.

Le tournant s'est produit en novembre 2023, lorsque l'entreprise a conclu un accord de 4,3 milliards de dollars avec le Département de justice américain. Son fondateur Changpeng Zhao a démissionné, plaidé coupable de violations de la réglementation anti-blanchiment et purgé quatre mois de prison, avant d'être gracié par la Maison-Blanche fin 2025.

Richard Teng, ancien directeur de l'autorité de régulation financière d'Abu Dhabi, lui a succédé. Un conseil d'administration a été constitué pour la première fois en avril 2024, et l'entreprise a établi son siège officiel à Abu Dhabi fin 2025, mettant fin à des années sans base officielle fixe.

Les données de conformité communiquées par l'entreprise font état d'une trajectoire de rattrapage significative. L'exposition aux flux liés aux sanctions aurait reculé de 96,8 % entre janvier 2024 et juillet 2025. Les effectifs dédiés à la conformité représentent désormais environ 25 % des salariés du groupe (plus de 1 500 personnes). En 2025, la plateforme a traité plus de 71 000 demandes d'autorités judiciaires et contribué à la saisie de 131 millions de dollars de fonds illicites. Binance est détentrice de licences ou d'enregistrements dans plus de 20 juridictions.

Selon une source proche du dossier, le HCMC a consacré un an à l'examen du programme de conformité et du dispositif anti-blanchiment de Binance, et a répondu à plus de 400 questions au cours des six derniers mois du processus d'instruction. Le responsable anti-blanchiment du régulateur grec aurait maintenu son avis favorable tout au long de la procédure, en dépit du revirement politique.

Des zones d'ombre subsistent néanmoins. En mai 2026, le Wall Street Journal a révélé qu'un responsable du régime iranien aurait acheminé 850 millions de dollars via la plateforme sur deux ans. Et début 2026, plusieurs médias américains ont rapporté que des enquêteurs internes avaient été licenciés après avoir signalé des flux suspects, une affirmation que Binance conteste fermement.

En France, une instruction judiciaire pour blanchiment aggravé est toujours en cours.


Ce que cela signifie pour les clients européens

Mardi soir, Binance a adressé un e-mail à ses utilisateurs européens, s'engageant à les tenir informés d'ici au 30 juin. Le message se veut rassurant : les fonds des clients sont en sécurité, quel que soit l'issue réglementaire. Binance fonctionne selon un modèle de réserves intégrales, et l'entreprise dispose d'un plan de sortie ordonnée (« run-off plan ») en cas de perte d'accès au marché européen.

Selon une source proche du dossier, la protection des utilisateurs est la priorité immédiate de la plateforme. « Ils ne veulent pas que les utilisateurs soient lésés. Ils travaillent actuellement avec les régulateurs pour gérer cette transition », précise la source, ajoutant que Binance et plusieurs régulateurs européens cherchent « conjointement » une solution pour éviter une migration forcée et désordonnée des clients.

Concrètement, plusieurs options s'offriraient aux clients : retrait libre de leurs actifs, transfert vers d'autres plateformes autorisées sous MiCA, ou conservation passive le temps que la transition soit gérée.

Même si la voie française constitue une piste sérieuse, il est probable que Binance ne sera pas en mesure d'opérer à pleine capacité pour ses utilisateurs européens durant la période intérimaire.

Entre le dépôt formel d'un dossier auprès de l'AMF et l'octroi effectif d'une licence MiCA, certains services pourraient être restreints ou suspendus. Les délais de traitement, même accélérés, se comptent en mois.

Contactée par les voies officielles, l'AMF a décliné tout commentaire sur des cas particuliers.

Pour les quelque 217 plateformes déjà autorisées sous MiCA en Europe (dont Coinbase, Kraken et Bitstamp), cette période d'incertitude représente une fenêtre de marché inédite pour capter une partie des volumes et de la clientèle de Binance sur le continent.



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